QUATRIÈME EXTRAIT, sur la connaissance instinctive de l'immortalité

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La connaissance instinctive de l'immortalité

Nous venons de le noter, il y a dans l'homme une connaissance naturelle, instinctive, de son immortalité. Cette connaissance n'est pas inscrite dans l'intelligence de l'homme, elle est inscrite dans sa structure ontologique ; elle n'est pas enracinée dans les principes du raisonnement, mais dans notre substance elle-même. De cette connaissance-là l'intelligence peut prendre conscience d'une manière indirecte et par une certaine réflexion, un certain retour de la pensée sur les recès de la subjectivité humaine ; l'intelligence peut aussi ignorer cette connaissance instinctive, et rester inconsciente d’elle, car notre intelligence est naturellement tournée ou « distraite » vers l'être des choses extérieures. Elle peut même nier l’âme et l’immortalité en vertu d'un assortiment quelconque d'idées et de raisonnements. Pourtant, quand l'intelligence d'un homme nie l'immortalité, cet homme continue de vivre, malgré ses convictions rationnelles, sur la base d'une supposition inconsciente et pour ainsi dire biologique de cette immortalité même, qu'il nie en même temps dans sa raison. Bien que de tels désaccords internes ne soient pas rares chez nous, introduisant beaucoup de troubles, de déviations ou de faiblesses dans notre comportement, ils ne peuvent pas dissoudre ni anéantir les préréquisits fondamen­taux de ce comportement.

La connaissance instinctive dont nous parlons est une connaissance commune et obscure. Quand un homme n'est pas un « intellectuel », autrement dit quand son intelligence, peu occupée d'idées, de science et de philosophie, se laisse seulement guider par les tendances naturelles de notre espèce, cette connaissance instinctive se répercute naturellement dans sa raison. Il ne doute pas qu'une autre vie viendra après la vie présente. C'est avec la réflexion que vient le doute. La possibilité de doute et d'erreur sur ce qui est naturellement inscrit dans les assises fondamentales de l'existence humaine est la rançon du progrès de notre espèce vers son accomplisse­ment rationnel. Une rançon parfois très lourde ! La solution n'est pas de tenter une sorte de retour à la vie purement instinctive, comme D. H. Lawrence et beaucoup d'autres l’ont rêvé. Une telle régression, au surplus, est tout à fait impossible, et pourrait seulement mener, non à la simplicité de la nature, mais à la perversion de la vie civilisée. L'homme n'échappe pas plus à la raison qu'à l'histoire. La seule solution digne de l'homme n'est pas une fuite en arrière vers l'instinct, c'est une fuite en avant vers la raison, vers une raison enfin bien équipée et qui connaisse la vérité.

De la croyance instinctive de l'homme à son immortalité, qui n'est pas une connaissance conceptuelle ou philosophique, mais vécue et exercée, nous avons un signe frappant dans le comportement des primitifs. Si loin que nous cherchions dans le passé, nous trouvons toujours la trace de rites funéraires, et d'un souci extraordinaire des morts et de leur vie d'au-delà la tombe. Ce que nous savons des croyances des primitifs nous montre que leur croyance en l'immortalité peut prendre les formes les plus étranges et les plus aberrantes. Parfois, comme dans les vieilles superstitions chinoises, les morts sont terriblement redoutés, et les vivants doivent s'entourer de toutes sortes de précautions contre leur malfaisance. Les idées, les raisons et les explications au moyen desquelles les primitifs cherchent à justifier leur croyance et à imaginer la survie des morts nous semblent baroques, et souvent ab­surdes. Cette bizarrerie et cette absurdité des mythologies primitives, dont Frazer s'affligeait avec la naïveté du civilisé, sont facilement explicables. D'un côté le climat mental du primitif n'est pas le climat de la raison, mais celui de l'imagi­nation ; l'intelligence des primitifs, — une intelligence extrêmement aiguë et éveillée, vitalement immergée dans la nature, — fonctionne dans une espèce de crépuscule où l'imagination fait la loi. Leurs conceptions sont réglées par la loi des images [note de bas de page : Cf. « Signe et Symbole » dans Quatre Essais sur l’Esprit dans sa condition charnelle, et dans Ransoming the Time.] Lorsque ce point est bien compris, les mythes des primitifs paraissent moins absurdes, et même plus sages, que certains ethnologistes ne le croient. D'un autre côté, en ce qui concerne l'immortalité, les conceptions du primitif ne sont pas le résultat d'une enquête rationnelle quelconque. Au contraire elles traduisent seulement, selon le flux et le reflux de la pensée imaginative, une certitude substantielle, — non intellectuelle, — qui lui est donnée par la nature. Plus ses mythes sur l'âme et la survivance ap­paraissent irrationnels et foisonnent de non-sens, plus forte­ment ils témoignent du fait que sa certitude de la survivance est enracinée dans des couches souterraines plus profondes et plus immuables, bien que moins parfaites et moins fé­condes, que le sol arable de la raison [note de bas de page : Les documents préhistoriques attestent l'existence de la croyance à l'immortalité aux époques les plus reculées. « Outre les outils, les traces de foyers, on trouve d'autres preuves de l'humanisation, preuves plus im­pressionnantes encore : les sépultures. Non seulement le Néanderthalien enterre ses morts, mais parfois il les réunit : témoin la sépulture d'enfants de la Grotte-des-Enfants, près de Menton... Il ne s'agit plus là d'instinct. Il s'agit de l'aurore de la pensée humaine qui se manifeste par une sorte de révolte contre la mort. Et la révolte contre la mort implique l'amour des disparus et l'espoir que leur disparition n'est pas définitive. Progressivement nous voyons ces « idées », les premières peut-être, se développer, au fur et à mesure que se développent les sentiments artistiques. Les figures et les têtes des morts sont protégées contre l'écrasement par des pierres plates arrangées en forme de dolmen. Puis, les parures, les armes, la nourriture, les couleurs qui servent à orner le corps, accompagnent les sépultures. L'idée du définitif est insupportable. Le mort se réveillera, il aura faim, il aura besoin de se défendre, il aura besoin de se parer. » (Lecomte du Noüy, L'Avenir de l'Esprit, p. 188, New York, Brentano’s, 1943.) A propos des idées métaphysiques premières et les plus simples, le même savant remarque que les philosophes « n'ont, à quelques rares exceptions près, pas tenu compte du fait que ces idées étaient probablement nées spontanément chez les êtres les plus primitifs, et pour cette raison méritaient d'être étudiées comme valeurs absolues. » (Ibid., p. 211.]

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Où trouver l'origine de la connaissance naturelle et instinctive de l'immortalité ? Pour tâcher de rendre compte de cette connaissance nous devons considérer que les plus hautes fonctions de l'esprit humain, en particulier les fonctions du jugement, s'accomplissent au sein d'une conscience vitale et spontanée qui accompagne tout acte achevé ou parfait de pensée. Cette conscience spontanée ou concomitante doit être soigneusement distinguée de la conscience consécutive ou explicite. La seconde sorte de conscience — la conscience explicite — présuppose un acte de réflexion spécial, au moyen duquel l'esprit revient sur lui-même et produit des concepts réflexifs spéciaux, des jugements réflexifs spéciaux portant sur ce qui se trouve au dedans de lui. La conscience concomitante ne fait rien de pareil. Elle exprime seulement l'intériorité à soi-même, l'enveloppement de soi par soi propre à l'esprit humain ; elle n'est que la lumière diffuse de réflexivité, — réflexivité vécue et exercée, non conceptualisée — au sein de laquelle toute opération spirituelle s'achève dans l'âme humaine. Mais une telle conscience spontanée, passant de nos actes intérieurs à leurs principes, s'étend de proche en proche jusqu'au principe même et à la racine de toutes nos opérations mentales, elle atteint cette racine comme quelque chose d'inconnu dans sa nature, connu seulement — et cela suffit, au surplus — comme transcendant toutes les opérations et les phénomènes psychiques qui procèdent d'elle. Le Soi, le Soi supra-phénoménal est ainsi atteint obscurément mais certainement par la conscience spontanée, — dans la nuit au regard de toute notion ou conceptualisation, avec certitude au regard de l'expérience. Cette expérience d'un Soi supra- phénoménal — expérience non conceptuellement formulée mais pratiquement vécue par l'intellect — est la donnée fondamentale, le roc de la conscience spontanée. Il y a ainsi des choses que notre intelligence sait avant de penser à elles. Cette obscure connaissance est enveloppée dans tout acte achevé de pensée, à quelque objet qu'il se rapporte. Quand la réflexion philosophique forme et élabore l'idée du Soi, elle atteint par cette idée une réalité que l'intelligence humaine connaissait déjà — d'une façon purement vécue et inexprimée — et qu'elle reconnaît maintenant.

L'intelligence humaine connaît aussi, de la même manière obscure, que ce Soi supra-phénoménal vitalement saisi par la conscience spontanée ne peut pas disparaître, — précisément parce qu'il est saisi comme un centre qui domine tous les phénomènes qui passent, toute la succession des images du temps. En d'autres termes, le Soi, le Connaissant capable de connaître sa propre existence, est supérieur au temps. Toutes les perceptions et les images qui se succèdent les unes aux autres, composant le spectacle fluent de ce monde, peuvent s'évanouir, comme il arrive dans le sommeil sans rêves. Le Soi ne peut pas s'évanouir, parce que la mort, comme le sommeil, est un événement dans le temps, et parce que le Soi est au-dessus du temps, a été obscurément saisi comme tel dès le premier moment. Telle est la vivace perception qui, — même si elle reste informulée, à l'état de sentiment intellectuel plutôt que d'énoncé conceptuel, — est, croyons- nous, à l'origine de cette connaissance instinctive de l'immortalité humaine dont nous cherchons les causes.

Une autre observation doit être faite, qui concerne cette fois les aspirations propres au Soi plutôt que la conscience spontanée que nous avons de lui. Quand les philosophes considèrent cette réalité métaphysique qu'on appelle Personnalité, ils établissent qu'une personne est essentiellement une totalité spirituelle, caractérisée par l'indépendance. La personnalité est une perfection analogique et transcendentale, qui n'est pleinement et absolument réalisée qu'en Dieu, l'Acte Pur. Une personne est un univers à soi-même, un univers de connaissance, d'amour et de liberté, un tout qui de lui-même ne saurait être subordonné à titre de partie qu’à ces sortes de touts auxquels il peut se référer par la connaissance et par l'amour : car alors, et en vertu de telles relations, la partie elle-même est un tout en face du tout ; par la connaissance et l'amour l'homme est un tout, si infime partie soit-il, devant le Tout divin transcendant, Bien commun séparé de la création toute entière ; par la connaissance ­ et l'amour le citoyen est un tout devant le tout de la communauté politique dont il est une partie, et au bien commun duquel il est subordonné au titre des relations de droit, de justice et d'amitié qu'ils soutiennent entre eux note de bas de page : Cf. Les Droits de l'Homme et la Loi Naturelle , pp. 50-51]

Après cela les philosophes sont conduits à distinguer dans la personne humain deux catégories d’aspirations essentiellement distinctes [note de bas de page : Cf. Principes d’une politique Humaniste, chapitre I.] Certaines aspirations de la personne sont connaturelles à l'homme. Elles concernent la personne humaine en tant qu'elle possède une nature spécifique déterminée. D'autres aspirations sont des aspirations transnaturelles. Elles concernent la personne humaine en tant même qu'elle est personne et participe, selon son degré imparfait, à la perfection transcendentale de la personnalité.

Maintenant, parmi les aspirations de la personne, il n'en n’est pas de plus manifeste que l'aspiration à ne pas mourir. La mort, la destruction du Soi, n'est pas tant pour le Soi humain une chose effroyable qu'une chose incompréhensible, impossible, une violence, une offense, un scandale. N'être pas est un non-sens pour la personne. Cela est si vrai que bien que nous rencontrions la mort à chaque pas, bien que nous voyions nos parents, nos amis mourir, bien que nous assistions à leur mise en terre, cependant ce qui est souverainement difficile pour nous c'est de croire à la réalité de la mort. Pourtant la personne humaine n'échappe pas à la mort, et il semble ainsi que son aspiration à l'immortalité est frustrée, qu'elle est une aspiration menteuse. Comment cela est-il possible ? Nous savons qu'une aspiration qui ne fait qu’exprimer la structure naturelle d'un être ne peut pas être frustrée.

La seule voie à suivre est de distinguer, selon la distinction que nous venons d'indiquer, ce qui est connaturel et ce qui est transnaturel dans l'aspiration dont il s'agit.

Dans la mesure où elle se rapporte à la partie spirituelle du tout humain, à l'âme, l'aspiration à ne pas mourir est connaturelle à l'homme, et elle ne peut pas être frustrée. Dans la mesure où elle se rapporte au tout lui-même, à la personne humaine composée de l'âme et du corps, cette aspiration est une aspiration transnaturelle, elle peut être frustrée. Nous la voyons à chaque instant frustrée. Cependant elle a beau souffrir le plus évident et le plus universel démenti, elle reste présente en nous, elle en appelle à on ne sait quelle puissance, elle en appelle au principe même de l'être pour on ne sait quelle sorte d'accomplissement par delà la mort, — par delà la corruption de ce corps qui est une partie essentielle du tout humain et sans lequel l’âme individuelle n'est pas une personne à proprement parler, — par delà toutes les évidences de la disparition de la personne dissoute parmi les luxuriantes apparences de la nature et des saisons, — par delà ce monde même dont l'existence et la durée sont liées à la génération et à la corruption des substances matérielles et apparaissent comme un défi à la revendication d'immortalité de la personne humaine.